L’ère des stars est-elle révolue ? Il fut un temps, au XXème siècle où les stars, dieux et déesses fabriquées par une industrie de divertissements et de loisirs, donnaient le la en matière de comportements, de mode et de pensée. Après une ouverture de la gloire à d’autres secteurs – sportifs, écrivains, politiciens, présentateurs de télévision, scientifiques – force est de constater, non pas la disparition des stars, mais l’affaiblissement ou plutôt l’affadissement de leur influence sur le commun des mortels.

Si nous établissons un éventail de mesure de la gloire en fonction de ses causes, nous avons à l’une des extrémités les héros, individus s’étant élevés à la reconnaissance par quelque mérite, action volontaire ou non, et à l’extrémité opposée, les mannequins, simple enveloppe corporelle devenue icône esthétique. Dans l’intervalle, nous pouvons classer les personnalités dont la notoriété dépend de leur fonction, les criminels, miroirs sombres des héros, les particuliers projetés en pleine lumière suite à quelque accidente et les stars. Je dénomme ainsi tout personne dont la renommée est suffisamment importante pour dépasser les frontières locales, dont une partie de son talent est employée à une activité artistique – cinéma, musique, architecture… – et l’autre à une fonction de représentation et de communication. Je ne traiterai ici que de types généraux et non pas des spécificités d’une personne en particulier. 

Nous pouvons examiner plusieurs pistes d’explication qui permettront une compréhension de la modification des structures sociales en cours. Tout d’abord, la mondialisation et son bras le plus visible, la transmission instantanée des informations ; ensuite, l’individualisme et la désacralisation des institutions qui apportent un éclairage sur ces changements ; enfin, une nouvelle force, apparue récemment, modèle les comportements humains : la communication horizontale renforcée. La conclusion permettra d’apporter, je l’espère, une prise de conscience des bouleversements qu’il n’y a pas si longtemps nous pensions relégués dans un futur très lointain. 

En premier lieu, la mondialisation et les transmissions d’informations instantanées, en continu et peu coûteuses, ont permis les échanges culturels sur toute la planète. Bien sûr, DiCaprio et le Titanic ont pu toucher un public considérablement plus large dont aucune production n’avait jamais osé rêver sur le territoire extra occidental. Mais, d’un autre côté, les stars et vedettes non validées par Hollywood peuvent tout aussi bien continuer une carrière locale glorieuse et même prétendre s’exporter. La confrontation[1] des cultures, des types physiques différents, aura certes comme conséquence une augmentation de la diversité culturelle, mais tempérera d’autant la valeur repère universelle des individus, le relativisme s’imposant.La mondialisation en ouvrant les portes à des stars de tous pays a augmenté la sélection, puisqu’il semble qu’il n’y ait de la place que pour un nombre limité de stars, l’espace de cerveau humain disponible étant, tout comme le temps, restreint. 

Une autre tendance explique plus particulièrement l’affaiblissement du pouvoir d’influence des élites. Ou plutôt, il s’agit de deux tendances oeuvrant en symbiose : l’individualisme et la désacralisation des institutions et de leurs valeurs. Il est bien évidemment difficile de déterminer laquelle de ces deux tendances serait initiatrice du mouvement, tout en sachant qu’elles interagissent aussi avec d’autres domaines.La simple exposition du système d’influences sociales dépassant de loin ce bref exposé, le lecteur peut se reporter aux différentes études sur ce sujet pour compléter (E. Morin, A. Toffler, et al.). Comme exemple de leur action, nous pouvons noter le succès de deux technologies du XXème siècle : le téléphone portable individuel et les communautés virtuelles – en construction/réaction contre les autorités établies.Ceci étant admis, la réaction contre les institutions établies, au-delà de toute manifestation contestataire pubertaire, s’exprime dans le rejet des anciennes autorités religieuses, politiques, idéologiques, ne correspondant plus aux attentes des humains du XXIème siècle et dans la construction de nouveaux réseaux communautaires reliant des intérêts mouvants mais éthiques, contrairement aux anciennes communautés de croyance, de caste, de position sociale ou tribale.Grâce aux multiples moyens d’informations (radio, télévision, cinéma, presse, téléphone, internet…) le public connaît tout ou presque de la fabrication des stars. Nous assistons alors au même retournement de faveur qu’avec la publicité : il faut en faire toujours plus pour un résultat incertain et une efficacité moindre. Les coulisses ayant révélé un certain nombre de “dysfonctionnements” (népotisme, amoralité, cynisme), le public croit de moins en moins à la réalité et à la sincérité de la notoriété. Les festivals, récompenses, honneurs étatiques sont éclaboussés par le même soupçon et leur légitimité baisse d’autant.La surexposition médiatique est qualifiée d’opportunisme, les qualités de critique sont supposées achetées par tel ou tel groupe de médias qui concentre et dirige tous types de médiums. Cette surexposition lasse et, pour compléter l’apparent “désamour” actuel envers Tom Cruise, son arrivée en hélicoptère sur le parvis de la Défense, en tant que star planétaire pour l’avant-première d’un film à très gros budget (M:i:III), déchaînait moins de passion et d’hystérie qu’une courte apparition des membres du groupe Indochine devant une salle de 600 places. Il ne s’agit pas seulement de résistance à la supposée américanisation de la culture française, mais aussi de l’attente déçue face à la notoriété médiatique, de même que l’orgueil du blasé. 

La troisième tendance qui modèle désormais le comportement du public avec ses stars a la particularité d’être nouvelle dans les études sociologiques[2] : la communication horizontale renforcée. Il s’agit de relations interpersonnelles d’un nouveau genre grâce aux nouvelles technologiques de la communication qui permettent un contact virtuel facile et multiplient les occasions de créer des ensembles sociaux. Depuis l’explosion des SMS, des blogs, des communautés virtuelles (social web) jusqu’aux associations, clubs et rencontres, fêtes, les raisons de se retrouver entre humains se sont multipliées et diversifiées. La localisation et l’histoire personnelle n’ont plus le monopole des réseaux. Il était vraisemblable que les médias, c’est-à-dire les vecteurs de diffusion de l’information, de la culture et de la connaissance, suivent le même chemin. Après le broadcasting (one-to-many) jusqu’aux réseaux informels/informationnels (many-to-many), les nouveaux modes de regroupement et les nouvelles technologies – notamment internet – vont d’abord élargir les connexions et ensuite relativiser et affaiblir le pouvoir d’influence des stars décrétées par le système (et la demande). 

Enfin, pour répondre aux besoins anthropologiques de mythe et de religion, la civilisation capitaliste a produit la star. Il n’est pas du tout évident que les besoins de l’homme du XXIème siècle soient les mêmes. Nous pouvons encore repérer le besoin de liberté et d’autodétermination qui a conduit l’individualisme à son apogée, mais des signes de restructuration de la société répondent eux, à des sens plus collectifs comme les échanges, l’éthique, la conscience de la limitation des ressources, l’égalité et la justice.

En conséquence, ce n’est pas un simple remplacement de modèles d’influence qui se produit (depuis les stars vers l’éthique), mais, un peu comme le passage de la royauté héréditaire à la république démocratique, un changement de paradigme civilisationnel.



[1] Il s’agit de confrontation, c’est à dire d’un conflit plus ou moins agressif et non d’une simple juxtaposition des cultures.

[2] Mais pas totalement absente, voir Manuel Castells L’ère de l’information – 1998-1999, Paris, Fayard